Café de Faune


Fantôme

15 novembre 2016, 963 mots

« Nous parlons maintenant de psyché, d’inconscient, d’irruptions et d’affects, etc.,
notions qui circonscrivent pour nous le domaine légitime d’une réalité psychique
inconsciente, mais il n’est encore chez nous que trop fréquent que ces réalités
intérieures soient projetées à l’extérieur. »
 – JUNG

Il me racontait comment son rêve de la nuit dernière avait été interrompu par la sonnerie du réveil, dont le bruit strident fit naître en lui l’image d’un énorme gong, puis celle d’un temple bouddhiste aux odeurs d’encens et de pierre mouillée. N'était-il pas incroyable, s'émerveillait-il, que le cerveau soit capable d'intégrer aussi rapidement une part du monde extérieur au sein d'un récit imaginaire et de lui donner forme et contexte ? Moins étonnant, lui fis-je remarquer, que sa capacité, lorsqu'il perçoit la même sonnerie à l'état de veille, à lui donner un sens au sein de ces récits imaginaires autrement longs et complexes que sont nos existences diurnes.

Si ma remarque le fit sourire, elle ne parut guère le convaincre. Ce n’était pas le moment de philosopher – il prononça le mot lentement, avec un rien de mépris – et notre conversation n’était après tout qu’un moyen de passer le temps en attendant l’heure de Chasseurs d’esprits, émission sur laquelle il ne tarissait pas de critiques. Où était passée l’inventivité des premiers épisodes, quand Michael McWilliams et son équipe entraînaient les spectateurs dans les dédales somptueux de châteaux écossais et les allées lugubres de cimetières abandonnés, lieux fascinants où faits historiques et pures inventions, documentaire et fiction, se mêlaient jusqu'à se confondre ? La dernière saison était sur ce point très décevante. Avaient-ils déjà épuisé tous les lieux dignes d’intérêt que comptait cette planète pour en être réduits à tourner dans des maisons bourgeoises et des villages médiévaux charmants mais banals ?

Je n’étais pas d’accord et voyais dans cette évolution une preuve du courage et de la maturité des auteurs, qui ne ressentaient plus le besoin de recourir aux clichés des histoires de fantômes, manoirs hantés et couloirs obstrués par l’œuvre de générations d’araignées, pour faire frissonner leur public.

Parlons-en, du génie des auteurs ! Jamais ils n’avaient été aussi peu talentueux et les réalisateurs plus paresseux ! Qu’on se souvienne seulement du pilote, tourné dans le château de Kalmar ! Quelle merveille de mise en scène ! Le jeu de lumière, qui semblait animer chacune des ses pierres à la nuit tombée ; le craquement des poutres, qui évoquait de façon si subtile l’emprisonnement de Valdemar, dont les ongles brisés grattaient aux murs. Le crescendo magnifique jusqu’à la scène finale, où le reflet du visage torturé de ce prisonnier apparaissait dans le miroir le temps d’un éclair, quelle ingéniosité ! Quel génie, même, à côté des épisodes de cette dernière saison, où McWilliams, lampe-torche à la main, se contentait de frissonner sans raison, pendant cinquante-deux minutes, au milieu des couloirs ordinaires de maisons à colombages !

Je lui répondis avoir au contraire trouvé ces épisodes prodigieux – et mieux construits qu'aucun de ceux de cette première saison qu'il tenait en si haute estime. Quant à la supposée absence de structure qu'il leur reprochait, elle ne tenait sans doute qu'à l’incapacité de son regard à saisir les subtilités de leur construction. Ces épisodes ne racontaient certes aucune histoire et, contrairement aux récits d’horreur vulgaires et aux plaisanteries, ne comportaient pas de chute, mais ils avaient bien un ordre. Dans les frissons de McWilliams on distinguait des nuances, des variations, qui répondaient aux détails les plus infimes de son environnement autant qu’ils les soulignaient, jusqu’à ce qu’il ne soit plus possible de savoir laquelle, de sa peur ou de la lugubrité du décor, était cause de l’autre. Ce qu’il avait cherché à nous faire voir ne se serait satisfait d'aucun récit ni d'une quelconque temporalité, c'était l’angoisse elle-même, surgie des plus sombres profondeurs de l’esprit humain avant que la raison, qui toujours court après le réel pour prétendre l’expliquer, ne tente de lui donner un sens à grand renfort de récits et de mots. En peignant l’émotion pure, l’indicible envers de nos réalités, McWilliams, l’espace d’un épisode, avait cessé d’être romancier et s’était fait poète.

C’était peut-être vrai, concéda-t-il mollement, mais l'horreur, précisément lorsqu’elle est de nature psychologique, a besoin pour naître d’une atmosphère particulière qui ne saurait se satisfaire ni de la banalité ni de la légèreté. Jamais une nouvelle fantastique ne mettra en scène deux amis assis devant leur télévision et aucun spectre ne naîtra au milieu d’une foule hilare.

Et pourquoi diable les spectres auraient-ils besoin de naître ? Ils étaient déjà là quand l'homme ouvrait pour la première fois les yeux et n'ont pas depuis quitté ses orbites. Aucun manoir poussiéreux, aucun cimetière isolé n'a jamais enfanté le moindre fantôme, pas plus que la toile d'aucun cinéma n'a jamais été à l’origine d’aucun film. Tout juste constitue-t-elle un support idéal pour sa projection, que des yeux suffisamment exercés parviendraient tout de même à discerner sur une surface moins lisse.

Nous dûmes nous interrompre car l'émission venait de commencer. Le générique laissa place à un long plan fixe, filmé d’une certaine hauteur, sans doute depuis un balcon. On voyait en contrebas une rue commerciale ordinaire, comme on en trouve dans toutes les villes moyennes d’Europe, où, par une douce fin d’après-midi, une foule de passants allait et venait. Certains portaient des sacs ornés des sigles de marques de vêtements, d’autres marchaient main dans la main ou poussaient un landau. Quelques enfants, profitant de la vaste largeur de cette voie piétonne, se faufilaient en riant entre les badauds. Et au milieu de cette scène quotidienne, immobile, ignoré par le flot des hommes et des femmes ordinaires qui s’écartait de lui comme l’eau d’un torrent se fend en heurtant un rocher, Michael McWilliams, à genoux, livide, les yeux révulsés, hurlait de terreur.