Café de Faune


Déduction

30 janvier 2017, 2 825 mots

« Quiconque proposerait au gnostique de choisir entre
la connaissance de Dieu et le salut éternel, à supposer
que ces deux choses identiques puissent être dissociées,
le verrait choisir sans hésitation la connaissance de Dieu. »

Clément d’Alexandrie

Je résidais alors dans un palace de Dubaï ou plutôt dans un hôtel de Dubaï ou plutôt dans un bâtiment de Dubaï car tous les bâtiments de Dubaï sont plus ou moins des hôtels et que tous ces hôtels s’imaginent être des palaces et qu’il est toujours souhaitable de se dispenser de précisions inutiles, du moins c’est ce que je pensais à l’époque. Je résidais donc dans un bâtiment de Dubaï où, lorsqu’on me posait la question, je disais être parti chercher l’inspiration. Ce vague prétexte, conforme à l’idée confuse que la plupart des hommes se font du métier d’écrivain, avait suffi à me garantir une absolue tranquillité. Il n’était pas moins mensonger ; en vérité, je ne cherchais pas l’inspiration autant que je la fuyais.

L’adage, comme tous les adages, disait la vérité : en chaque homme il y a un roman et ces romans je les avais écrits puisqu’on m’avait fait comprendre que j’étais écrivain et que c’était mon rôle de les écrire, mais ces romans je ne pouvais plus les écrire, je n’avais de toute façon jamais voulu les écrire, je voulais les brûler, détruire jusqu’à la dernière cendre la bibliothèque humaine, bavarde et inutile, amas de détails stériles dont la masse superflue dissimulait jusqu’à l’existence de l’œuvre essentielle, œuvre dont je ne savais pas grand-chose sinon qu’elle serait libre de toute présence humaine, à la fois brève et immense, fiction infiniment déployable et à peine fictive qui, more geometrico, contiendrait l’humanité entière et bien au-delà.

Quoi qu’elle pût être, quelque forme qu’elle pût prendre, cette œuvre, et c’était à peu près la seule certitude que j’avais à son sujet, resterait assujettie aux lois de l’univers et de la création, qui font que l’invention est impossible et que seule la transformation l’est, qui font qu’un arbre ne poussera jamais dans le désert car un arbre est une variété de terre et pas une variété de sable, qui font qu’on n’écrit pas un poème mystique au milieu de la foule ni un roman d’amour sans jamais avoir aimé, qui font qu’une œuvre absolue ne peut éclore ailleurs qu’en un lieu absolu. Car toute œuvre véritable finit par se confondre avec les conditions de sa production et toute littérature sincère est une littérature régionale.

Ainsi, après avoir longtemps cherché le belvédère idéal qui rendrait possible la rédaction de mon magnum opus, je vins me perdre à Dubaï, dans ce luxueux hôtel où, chaque soir et chaque matin, allaient et venaient touristes et hommes d’affaires du monde entier. Là, sans passé et sans avenir, bercé par les sonorités égales d’un globish parlé en un million d’accents tous différents mais tous identiques, je sus que ma quête du non-lieu avait atteint son but. J’habitais pleinement, de tout mon corps et de tous mes sens, un parfait nulle part. Les conditions nécessaires à mon projet étant réunies, je pouvais désormais m’atteler à sa réalisation. Bien sûr, j’échouai lamentablement. Sans autre objectif que celui, confus et démesuré, que je m’étais fixé, sans contraintes matérielles ou obligations d’aucune sorte, perdu au milieu d’une ville dont la réalité me paraissait chaque jour plus douteuse et où personne – éditeur impatient, ami importun ou admirateur imbécile – ne viendrait me réclamer de comptes, j’étais bien incapable d’écrire la moindre ligne.

Dans l’une des suites de l’hôtel avait été aménagé un bar, oasis alcoolisée où les occidentaux pouvaient s’enivrer au mépris des lois locales. Aux tréfonds de ce purgatoire grotesque où il passait ses jours, le Prométhée ridicule que j’étais recevait son juste châtiment. J’avais voulu arracher aux dieux une littérature surhumaine ; les alcools de luxe dévoraient mon foie aussi sûrement que le plus vorace des aigles. Certaines nuits plus ivres ou plus résignées que les autres, il m’arrivait de penser que mon projet, de façon aussi perverse qu’imprévisible, avait été mené à bien, que ma stérilité, œuvre négative, poème vide, prière muette, était la forme véritable de l’œuvre que j’étais parti chercher. Un de ces soirs, tandis que je feuilletais sans y prêter grande attention l’un des magazines ineptes dont débordait le porte-revues du bar, je fus surpris de trouver, glissée au milieu d’un reportage sur l’évolution architecturale des Émirats au cours de la précédente décennie, une mince feuille de papier déchirée en deux endroits. Elle semblait provenir d’une autre revue, sans doute un National Geographic ou l’un de ces magazines qui promettent aux lecteurs encore convaincus de l’existence du monde de leur en faire découvrir les recoins les plus inaccessibles. L’article, dont n’étaient lisibles que le sommet des quatre premières colonnes, évoquait la rencontre, au fin fond de la jungle sud-américaine, entre une expédition anthropologique et quelque peuplade inconnue.

…moins d’une demie-heure après ce premier contact, les autochtones maîtrisaient complètement la langue des explorateurs et parlaient espagnol avec un accent parfait. Incrédules, les…

…botaniste qui accompagnait l’expédition leur a posé quelques questions sur la végétation locale, sans obtenir la moindre réponse intelligible. « Leurs explications tenaient à la fois de la métaphysique, de la physique élémentaire, des mathématiques, de la poésie et de la biologie et je n’y comprenais rien. Personne ne…

…devant le même problème. Il était impossible de leur demander de calculer deux fois trois sans …recevoir en réponse un flot de concepts, de propositions, d’axiomes qui semblaient tous parfaitement liés logiquement mais nous ramenaient jusqu’à la naissance de l’univers et même au-delà. Le plus surprenant…

…suivaient depuis quarante siècles les enseignements de Tæk’Ton, le grand interrogateur. Isolés depuis toujours dans cette clairière perdue, cette tribu de philosophes avait déduit, a priori, toutes les lois du cosmos. » Cela ne semblait plus le surprendre aujourd’hui. Après tout, nous confia-t-il à la fin de l’entretien, « si notre esprit est capable de discerner le vrai du faux, et nous l’admettons sans hésiter, pourquoi ne serait-il pas possible de deviner, de déduire, enfermé dans une chambre ou perdu au cœur d’une forêt, la totalité de…

J’éclatais de rire. Cet article ne pouvait être qu’un canular, l’un de ces textes potaches que les étudiants rédigent pour se distraire à l’approche des examens. Il semblait pourtant provenir d’un journal – le papier comme la typographie ne laissaient aucun doute à ce sujet. J’examinai l’unique photographie, floue et monochrome, qui illustrait l’article. On y discernait quelques huttes érigées à la lisière d’une forêt équatoriale et, droit et fier, un petit homme à la peau mate, vêtu d’un pagne, dont le crâne chauve semblait d’une circonférence très supérieure à la moyenne. Cette difformité, associée au peu de netteté de l’image, m’évoqua immédiatement les photomontages médiocres de ces journaux parodiques où l’on trouvait jadis chaque semaine, imprimé sur du papier bon marché, le portrait difforme d’un bébé à trois têtes ou d’un humanoïde rescapé d’un accident de soucoupe volante. C’était donc ça ! Cet article absurde avait été arraché d’un tabloïd et glissé là par un plaisantin. Satisfait d’avoir résolu l’énigme, je replaçai le fragment de page à l’endroit exact où je l’avais trouvée et retournai dans ma chambre.

Le souvenir de cette anecdote ridicule ne cessa de me revenir à l’esprit durant les jours qui suivirent. Sans doute, pensais-je alors, l’histoire de Tæk’ton et de son peuple constituait-elle un heureux moyen de rompre la monotonie de mon existence. Mais elle devint au fil des semaines une fixation, la fixation une obsession. Dès je tentais de lire ou de me livrer à une autre tâche exigeant une grande concentration, précisément le genre d’activité qui aurait dû me détourner l’esprit de cette faribole, le souvenir de cet article revenait me hanter. Je ne croyais toujours pas à la réalité de cette tribu, tout du moins pas au sens où l’on croit à la véracité d’un récit historique, mais ce peuple imaginaire avait acquis l’agréable familiarité d’un mensonge connu, d’un rêve que j’aurais fait des décennies plus tôt, d’une légende millénaire, d’une possibilité malgré tout, infime mais pas nulle, que mon esprit oisif, affamé de n’importe quel travail intellectuel intense, inutile peut-être mais intense, comme l’aurait été la traduction d’un texte écrit en quelque langue exotique à la grammaire absconse ou la longue et pénible démonstration d’un complexe théorème mathématique, se mit en tête de vérifier.

J’avais de nouveau un but et, une fois encore, aucun moyen de l’atteindre. En admettant que cette tribu ait existé, que cette mystérieuse expédition ait bien eu lieu, peut-être des années plus tôt, où pouvais-je en trouver la preuve ? Je n’avais pour seuls indices que le souvenir d’un fragment d’article, qu’un nom, Tæk’ton, dont aucun moteur de recherche ne parvenait à retrouver la trace. C’était très peu, trop peu pour espérer trouver, à peine de quoi continuer à chercher. Je me rendis au centre informatique de l’hôtel où, des jours durant, je parcourus toutes les phrases, tous les articles, tous les sites qui traitaient de près ou de loin d’expéditions dans la jungle équatoriale, les récits imaginaires traitant du même sujet ou d’un sujet qui s’en approchait ou d’un sujet tout autre mais qui, considéré d’une certaine façon, de n’importe quelle façon, pouvait s’en approcher. Et quand venait le soir, que le salle allait fermer et les ordinateurs être éteints, je me mettais à imprimer, à imprimer tout, presque tout, page après page après page, pour pouvoir continuer à lire ailleurs, à lire encore, sans m’arrêter plus que le temps d’un repas frugal ou de quelques heures de sommeil.

Ma chambre n’était plus qu’un vaste grenier empli de feuilles qui débordaient en masse des placards, des corbeilles, des tiroirs du bureau, du lit, de partout en fait où ils avaient été glissés par liasses entières, froissés, bourrés à la force des mains et des pieds, enfoncés dans les moindres interstices qui les vomissaient sans cesse dès que j’avais le dos tourné. Ce que j’avais lu je le déchirai et le jetai dans un coin, dans une énorme pile qui faisait dix, peut-être quinze fois la taille de la corbeille et dont les femmes de ménage parlaient entre elles, parfois, je l’avais entendu, comme elles auraient parlé avec crainte d’un client lubrique ou d’un fantôme qui hanterait les couloirs de l’hôtel. Cette vaste opération, qui tenait plus de la fouille que de la recherche, dura longtemps. Assez longtemps pour que le sentiment d’impuissance m’écrasât, peu à peu, à mesure que je réalisais à quel point les articles étaient trop nombreux, trop confus, trop indéchiffrables – ai-je précisé que, parmi la myriade de textes dont je disposais, à peine la moitié était rédigés dans une langue que je pouvais lire ? – pour que j’eusse la moindre chance de retrouver un jour la trace de cette mystérieuse expédition. Assez longtemps pour que l’insoutenable conscience de cette absurdité disparût aussi brutalement qu’elle avait surgi et que je sois soudain pris d’une joie violente, démoniaque, insensée, que je danse, hurle, saute dans ma chambre en lisant, exalté et hilare, les milliers de mots qui s’offraient à moi, apprenant par cœur les bribes les plus éparses de ces articles que presque rien ne reliait entre eux, car qui n’aurait pas joui de découvrir la viviparité des palétuviers ou l’existence du Baron de Langsdorff qui descendit le fleuve Amazone et que la fièvre jaune rendit fou ? Assez longtemps pour que je réalise combien il est plus sage de passer sa vie à poursuivre un mythe, quand bien même ce mythe serait risible, que de demeurer parmi ceux qui ne croient pas aux mythes. Assez longtemps pour que soudain m’apparaisse la vanité de cet infini fouissage.

Il était absurde d’écumer les archives de la connaissance humaine à la recherche d’une trace de l’existence de Tæk’ton, aussi absurde qu’il eût été pour un homme d’aller chercher dans quelque ancien traité de métaphysique la démonstration de sa propre existence. Ces êtres, après tout, étaient humains. Or si l’esprit humain contenait, quelque part en ses profondeurs, le germe de l’univers entier, s’il était capable de déduire, à partir de cet infime a priori et au fil d’un infini tissu de relations, l’entièreté de la création, alors j’en étais capable. Si leur miracle était reproductible, alors il n’en était pas un. S’il ne l’était pas, cela marquerait l’irrévocabilité de mon échec, ce serait un point final que je pourrais accepter, le signe qu’il serait temps pour moi de regagner l’Europe pour y composer, sans gloire et sans honte, les petites choses auxquelles sont tenus les grands auteurs. Cet accord, considéré par ma folie et ma raison comme un compromis acceptable, fut accepté. Inutile de préciser qu’après avoir passé si longtemps sans parler à personne, à me satisfaire d’exaltations insensées à la lecture d’articles que je comprenais parfois à peine, je n’étais pas en mesure d’estimer la gravité de l’entreprise dans laquelle je m’engageais. A la grande satisfaction du directeur de l’hôtel, qui ne voyait plus en moi un agréable original mais un dangereux gêneur à évacuer au plus vite, si nécessaire à grands renforts de vigiles et d’avocats, je consacrai les jours qui suivirent à libérer ma chambre de la masse de documents qui l’encombrait. L’opération terminée, je me rendis à la réception et, après avoir présenté mes plus plates excuses pour mon comportement des dernières semaines, j’expliquai, de la façon la plus calme et la moins inquiétante possible, être entré dans la phase finale de mon projet, durant laquelle je souhaitais n’être dérangé sous aucun prétexte, et promis qu’aussitôt cette dernière étape achevée je décamperais sans demander mon reste et laisserais, en compensation des désagréments que j’avais pu causer au personnel et aux autres clients, une somme d’argent assez importante. Ce compromis aussi fut accepté.

Alors je me claquemurai, cette fois-ci pour de bon, et, partant des innombrables bribes de connaissances accumulées au fil de mes compulsives lectures, je commençais à écrire l’histoire de cette mystérieuse tribu, avec une précision inouïe, dans un récit à la cohérence infinie, dépourvu de la moindre ellipse, où chaque élément était la conséquence logique du suivant. Lorsqu’un fait manquait, qu’une bribe d’information demeurait introuvable, alors je comblais le blanc par une invention qui tenait autant de la déduction que de l’imagination et tentais de rendre mon interpolation la plus vraisemblable possible. Et entre les interpolations j’interpolais encore, comme l’aurait fait le commentateur dément qui aurait voulu produire le récit total de la course d’Achille contre la tortue. Je resserrai le maillage, encore et encore, et j’aurai pu le resserrer à l’infini si une limite n’avait pas fini par apparaître, une limite dont je ne pouvais dire si elle tenait aux faiblesses de la grammaire ou à quelque propriété invariable du récit et de l’univers – les mathématiciens ont bien prouvé que 0,999… est égal à l’unité – mais qui était là, signe que mon travail était terminé et que je pouvais désormais continuer à tisser plus avant dans l’espace et dans le temps.

Quelque part dans le protéiforme amas de phrases qui sortait, mécaniquement et sans effort, de mon esprit, je croisais la viviparité des palétuviers et le vieux Grigori Ivanovitch, Baron de Langsdorff, que la fièvre jaune faisait délirer. Plus loin, au milieu d’une clairière cachée dans les profondeurs d’une épaisse forêt que les explorateurs pénétraient à la force des machettes, se trouvaient ces êtres à la peau mate qui, génération après génération, naissaient et mouraient sous ma plume. Ils semblaient plus petits que sur la photographie mais reconnaissables entre mille, chauves, avec des yeux étroits et un peu gonflés, et ce crâne disproportionné qui autrefois m’avait amené à douter de leur existence. Je continuais à écrire, jetais de mon bureau les feuillets noircis, glissais dans un sens et dans l’autre, bondissais de cause en conséquence puis de conséquence en cause, et remontais le temps, encore, toujours, jusqu’à mon seul et unique but.

Tæk’Ton, encore jeune. Mon objectif, ma cible, mon protagoniste, sur lequel je concentrais désormais tous mes efforts, que j’extrayais de son milieu pour le poser, humide et nu, au milieu d’une page blanche, ex vivo.

Parti chercher une littérature sans personnage, je me retrouvais à travailler un personnage sans littérature, à tracer, progressivement et avec une infinie précaution, les contours et les profondeurs d’un être unique. J’avais voulu conquérir l’univers et je polissais inlassablement le même grain de sable jusqu’à ce que, brusquement, il se mit à briller. Tæk’Ton, gemme aux faces lisses, se tenait droit en mon esprit. Personnage achevé, assez fort, assez vrai, pour n’avoir plus besoin de moi.

A l’intérieur de mon crâne, son crâne, verre fumé qui m’isole de sa flamme, de l’éclat de son prodigieux soleil. Mon crâne, coffre impossible renfermant un objet plus grand que lui. Son crâne, chambre noire où sont archivées toutes les lois de l’univers.

Peut-être suis-je un médiocre maître, mais mon esclave est omniscient.

Le héros de mon prochain livre sera inoubliable.

De ma plume surgira un Dieu.