Café de Faune


Le vers à moitié vide

Tieshaunn Eushaunn, qui vient de nous quitter, comptait parmi les génies de la poésie contemporaine. A l’heure de rendre hommage au prodigieux talent de celui que les critiques appelaient affectueusement « l’anxieux de Tourcoing », souvenons-nous avant tout de l’auteur d’une œuvre profondément populaire. Toute sa vie, Eushaunn est resté un poète du quotidien et des préoccupations de l’homme ordinaire. La contemplation du monde, la présence et le langage comme uniques sujets de préoccupation ? Très peu pour lui ! « Pas trop le temps de penser à ça », avait-il confié à Gérard Genette dans un entretien resté célèbre puisque Eushaunn, qui comme à son habitude se rongeait les ongles jusqu’au sang, avait avalé de travers un gros morceau de cuticule détaché de son pouce. Le poète n’avait dû son salut qu’à la réaction rapide de l’auteur de Figures, dont on découvrit ce jour-là qu’il maîtrisait parfaitement la manœuvre de Heimlich. Mais oublions un instant la vie du poète et laissons parler son œuvre.

Pour aider le lecteur à réaliser la distance qui séparait Eushaunn de ses plus illustres contemporains, citons ces célèbres lignes de Francis Ponge :

Chaque morceau de viande est une sorte d’usine, moulins et pressoirs à sang. Tubulures, hauts fourneaux, cuves y voisinent avec marteaux-pilons, les coussins de graisse. La vapeur y jaillit, bouillante. Des feux sombres ou clairs rougeoient.

Et comparons-les à celles, à première vue semblables, d’Eushaunn, tirées de son premier recueil, Le Vers à moitié vide :

Un morceau de viande qui cuit sur le feu. Voilà qui me rappelle quelque chose. La gazinière ! Je n’ai pas éteint la gazinière avant de partir ! Ma maison, à cette heure, sûrement, En cendres.

Inquiétudes très humaines, conscience qu’avant de se soucier des limites du langage et de tenter de les repousser, le poète doit composer avec des soucis bien quotidiens, tout les sujets essentiels de l’œuvre d’Eushaunn sont déjà là.

Quant aux vers d’Yves Bonnefoy…

Nous avons donc dormi : je ne sais combien
D’étés dans la lumière ; et je ne sais
Non plus dans quels espaces nos yeux s’ouvrent.
J’écoute, rien ne vibre, rien ne finit.

…que pèsent-ils à côté de ceux d’Eushaunn ?

Mais où est-ce que je suis ?
Et combien de temps est-ce que j’ai dormi ?
Le soleil est haut, il est déjà dix heures.
Cette fois c’est sûr, je vais me faire virer.

Qu’est-ce que la poésie de l’ici et du maintenant à côté de celle du « là-bas et du plus tard », comme l’ont appelée avec justesse les critiques lors de la parution de Xanax et autres palindromes, son recueil le plus célèbre ?

Comparons enfin ce poème de Tomas Tranströmer :

L'indomptable n'a pas de mots.
Ses pages blanches s'étalent dans tous les sens !
Je tombe sur les traces de pattes d'un cerf dans la neige.
Pas des mots, mais un langage.

Et un passage du Eushaunn tardif, dont l’œuvre était déjà hantée par la mort :

Dans la forêt, les traces d'un loup.
Un loup merde, un loup.
J'veux pas crever comme ça.
J'ai trop peur putain, je vais me chier dessus.

Humanité, humilité. Sachons reconnaître les qualités d’Eushaunn et de sa poésie, et les cultiver en nous. Sans doute est-ce le plus bel hommage que nous pouvons rendre à ce génie.